mercredi 13 mars 2013

Spleen : Je suis comme le roi d'un pays pluvieux

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très vieux,
Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres bêtes.
Rien ne peut l'égayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;
Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son être extirper l'élément corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
Il n'a su réchauffer ce cadavre hébété
Où coule au lieu de sang l'eau verte du Léthé.

Charles Baudelaire 

lundi 11 mars 2013

Nager

Je suis le mirage au-dessus de la littérature
des absinthes bourgeoises.
Supposition tendre d'alcoolique buvard
auteur fantôme d'un travail nouveau!
La route est discrètement sauvage,
coupée d'illuminations.
La mort, occasion unique des splendeurs invisibles
est couchée sur un lit de repos.
Comme un poète impair,
je suis l'auteur de la mauvaise tenue.

Francis Picabia

mercredi 30 janvier 2013

Encore une journée qui s’en va


Encore une journée qui s’en va comme un sac de farine,
Moulin du temps vermoulu où s’entassent les sacs,
les sacs des jours dont la farine est rance,
les roues n’ont guère fini de briser l’eau revêche,
la longue, l’obstinée résistance de l’eau
qui se jette sur le peigne des roues,
fouette le mouvement,
et surveille la longue et lente destruction
amorcée à l’aurore perfide du chaos.
Encore une journée qui s’en va, sous l’oeil des araignées.
Je sens que je devrais m’opposer à sa fuite,
que je devrais entrer dans le conflit des forces,
empêcher cet horrible écoulement du temps,
sonner à toutes les portes,
appeler au secours les forces somnolentes,
faire gicler le sang qui dort sous l’habitude,
prendre une part vivante au drame qui se joue
et dont je suis l’enjeu –
être celui qui dit à l’eau qui coule : NON,
et point l’arbre passif qui pleure au bord des eaux,
fuyantes, du sommeil.
Encore une journée qui s’en va, une journée carnivore
et l’ai-je retenue ?
J’ai dormi. Et pendant mon somme, j’ai vieilli.
Ma paresse, ce vieux serpent qui me conseille
m’a dit, comme toujours : « Attendons à demain.
Ces changements sont lents, si lents, on a le temps –
les forces sont inégales,
bouger, c’est dépenser cette énergie exacte
dont tu auras besoin, demain, pour te lever
et rayonnant, forcer les anges du néant.
Demain, il est encore temps, allons dormir :
cette journée qui s’en va fera place à une autre,
à une autre qui point, qui vient, qui sera là,
et qui, dans sa beauté explosive, sera
ta journée de réveil, terrible et décisive ».
Benjamin Fondane – (1934-1935)

mardi 4 décembre 2012

La sagesse

La Sagesse est resplendissante, elle est inaltérable. Elle se laisse aisément contempler par ceux qui l'aiment, elle se laisse trouver par ceux qui la cherchent. Elle devance leurs désirs en se montrant à eux la première. Celui qui la cherche dès l'aurore ne se fatiguera pas : il la trouvera assise à sa porte. Ne plus penser qu'à elle prouve un parfait jugement, et celui qui veille en son honneur sera bientôt délivré du souci. Elle va et vient pour rechercher ceux qui sont dignes d'elle ; au détour des sentiers elle leur apparaît avec un visage souriant ; chaque fois qu'ils pensent à elle, elle vient à leur rencontre.

Livre de la Sagesse, (VI 12-16)

samedi 1 décembre 2012

LA VIEILLE ANGLAISE



La vieille Anglaise est triste
Elle a perdu au casino
Pour elle, plus rien n’existe
Fallait pas jouer le zéro

Les fiacres avec leurs coussins blancs
Passent près d’elle lentement
Mais elle n’a plus d’argent

La vieille Anglaise est lasse
Elle rentre à pied à son hôtel
Là-bas, la chance passe
On continue sans elle

Dans la chambre bleue, parmi les broderies
La vieille Anglaise s’ennuie
Elle songe à son pays
A ses gazons fleuris
Qu’elle a quittés jadis
Pour lui qu’elle aimait trop
Pour lui qui l’aimait moins
Moins que le casino

Et qui a tant gagné en jouant sur le zéro
Et puis qui l’a laissée
Seule, à Monte-Carlo

La vieille Anglaise est triste
Elle va chercher dans un tiroir
Sous les chemises de batiste
Un petit revolver noir

Maintenant, elle n’a plus qu’une idée
Ce revolver, il faut aller
Le mettre au mont-de-piété

La vieille Anglaise est folle
Elle est retournée au casino
Sans dire une parole
Elle a joué le zéro

La roue est partie
Elle tourne comme la vie
La vieille Anglaise sourit
Elle songe à son pays
A ses gazons fleuris
Qu’elle reverra bientôt
Dès qu’elle aura gagné
L’argent pour le bateau
Si le sort veut l’aider

Le zéro est sorti
Elle a tout emporté
Mais près de la sortie
On l’a vue s’écrouler

La vieille Anglaise est morte
Goodbye, bonsoir et rien ne va plus
Là-bas derrière les portes
La partie
Continue

Francis Blanche

jeudi 29 novembre 2012

Lettre d'amour


Pas facile de formuler ce que tu as changé pour moi.
Si je suis en vie maintenant, j'étais alors morte,
Bien que, comme une pierre, sans que cela ne m'inquiète,
Et je restais là sans bouger selon mon habitude.
Tu ne m'as pas simplement une peu poussée du pied, non-
Ni même laissé régler mon petit oeil nu
A nouveau vers le ciel, sans espoir, évidemment,
De pouvoir appréhender le bleu, ou les étoiles.




Ce n'était pas çà. Je dormais, disons : un serpent
Masqué parmi les roches noires telle une roche noire
Se trouvant au milieu du hiatus blanc de l'hiver -
Tout comme mes voisines, ne prenant aucun plaisir
A ce million de joues parfaitement ciselées
Qui se posaient à tout moment afin d'attendrir
Ma joue de basalte. Et elles se transformaient en larmes,
Anges versant des pleurs sur des natures sans relief,
Mais je n'étais pas convaincue. Ces larmes gelaient.
Chaque tête morte avait une visière de glace.
Et je continuais de dormir, repliée sur moi-même.
La première chose que j'ai vue n'était que de l'air
Et ces gouttes prisonnières qui montaient en rosée,
Limpides comme des esprits. Il y avait alentour
Beaucoup de pierres compactes et sans aucune expression.
Je ne savais pas du tout quoi penser de cela.
Je brillais, recouverte d'écailles de mica,
Me déroulais pour me déverser tel un fluide
Parmi les pattes d'oiseaux et les tiges des plantes.
Je ne m’y suis pas trompée. Je t'ai reconnu aussitôt.




L'arbre et la pierre scintillaient, ils n'avaient plus d'ombres.
Je me suis déployée, étincelante comme du verre.
J'ai commencé de bourgeonner tel un rameau de mars :
Un bras et puis une jambe, un bras et encore une jambe.
De la pierre au nuage, ainsi je me suis élevée.
Maintenant je ressemble à une sorte de dieu
Je flotte à travers l'air, mon âme pour vêtement,
Aussi pure qu'un pain de glace. C'est un don.



"Lettre d'amour" de Sylvia Plath
in "Arbres d'hiver" précédé de "la Traversée"
Traduction de Françoise Morvan et Valérie Rouzeau
Poésie Gallimard- 1999

mardi 30 octobre 2012

La pipistrelle

Scintillez, Scintillez,
petite pipistrelle
Qui doucement venez nous frôler de votre aile !
Dans le crépuscule où, sans bruit, vous voletez,
Scintillez, Scintillez,
comme un plateau à thé !…

Lewis Carroll: le chapelier fou dans Alice au pays des Merveilles

lundi 29 octobre 2012

Ici-bas pas de consolation



Personne ne sera ma bordure de chemin.
Laisse seulement tes fleurs se faner.
Mon chemin coule et va tout seul.

Deux mains sont une trop petite coupe.
Un coeur est une trop petite colline
pour y reposer.

Oh, toi, je vis toujours sur la plage
et sous l'avalanche des fleurs de la mer;
l'Égypte s'étale devant mon coeur,
l'Asie pointe peu à peu.

L'un de mes bras est toujours dans le brasier.
Cendre est mon sang. Passant devant
poitrine et ossements
je sanglote toujours mon désir d'îles tyrrhéniennes

Une vallée apparaît et des peupliers blancs
un Ilyssos aux rives de prairies,
l'Éden, Adam et une terre
de nihilisme et de musique.

Gottfried Benn – (Hier ist kein Trost, 1913)
source ici

jeudi 11 octobre 2012

La chanson des ingénues



Nous sommes les Ingénues
Aux bandeaux plats, à l'oeil bleu,
Qui vivons, presque inconnues,
Dans les romans qu'on lit peu.
Nous allons entrelacées,
Et le jour n'est pas plus pur
Que le fond de nos pensées,
Et nos rêves sont d'azur ;
Et nous courons par les prés
Et rions et babillons
Des aubes jusqu'aux vesprées,
Et chassons aux papillons ;
Et des chapeaux de bergères
Défendent notre fraîcheur
Et nos robes - si légères -
Sont d'une extrême blancheur ;
Les Richelieux, les Caussades
Et les chevaliers Faublas
Nous prodiguent les oeillades,
Les saluts et les "hélas !"
Mais en vain, et leurs mimiques
Se viennent casser le nez
Devant les plis ironiques
De nos jupons détournés ;
Et notre candeur se raille
Des imaginations
De ces raseurs de muraille,
Bien que parfois nous sentions
Battre nos coeurs sous nos mantes
À des pensers clandestins,
En nous sachant les amantes
Futures des libertins.

Verlaine

mercredi 10 octobre 2012

poème


Nos défaites ne prouvent rien

Quand ceux qui luttent contre l’injustice
Montrent leurs visages meurtris
Grande est l’impatience de ceux
Qui vivent en sécurité.
De quoi vous plaignez-vous ? demandent-ils
Vous avez lutté contre l’injustice !
C’est elle qui a eu le dessus,
Alors taisez-vous
Qui lutte doit savoir perdre !
Qui cherche querelle s’expose au danger !
Qui professe la violence
N’a pas le droit d’accuser la violence !
Ah ! Mes amis
Vous qui êtes à l’abri
Pourquoi cette hostilité ? Sommes-nous
Vos ennemis, nous qui sommes les ennemis de l’injustice ?
Quand ceux qui luttent contre l’injustice sont vaincus
L’injustice passera-t-elle pour justice ?
Nos défaites, voyez-vous,
Ne prouvent rien, sinon
Que nous sommes trop peu nombreux
À lutter contre l’infamie,
Et nous attendons de ceux qui regardent
Qu’ils éprouvent au moins quelque honte.

Bertolt Brecht

mardi 9 octobre 2012

Hymne à l'amitié


On ne sait pas ce que ce que c'est que l'amitié.
On n'a dit que des sottises là-dessus. Quand je suis seul, je n'atteins jamais à la certitude où je suis maintenant. Je crains la mort. Tout mon courage contre le monde n'aboutit qu'à un défi.
Mais, en ce moment je suis tranquille.
Nous deux, comme nous sommes là, en bécane, sur cette route, avec ce soleil, avec cette âme, voilà qui justifie tout, qui me console de tout.
N'y aurait-il que cela dans ma vie, que je ne la jugerais ni sans but, ni même périssable.
Et n'y aurait-il que cela, à cette heure dans le monde, que je ne jugerais le monde ni sans bonté, ni sans Dieu.
Lorsqu'un fils de l'homme connait un seul jour cette plénitude, il n'a rien à dire contre son destin.
Jules Romains (extrait de Les copains)

lundi 8 octobre 2012

LE JUGEMENT ORIGINEL (extrait)

Forme tes yeux en les fermant.

Donne aux rêves que tu as oubliés
la valeur de ce que tu ne connais pas.

J'ai connu trois lampistes,
cinq garde-barrières femmes,
un garde-barrière homme.
Et toi?

Ne prépare pas
les mots que tu cries.

Habite les maisons abandonnées.
Elles n'ont été habitées que par toi.

Fais
un lit de caresses
à tes caresses.

S'ils frappent
à ta porte,
écris
tes dernières volontés
avec la clé.

Règle ta marche sur les orages

VOle
le sens
au sOn,
il y a des tambours voilés
jusque dans les robes claires.

PARLE SELON LA FOLIE QUI T'A SÉDUIT.

Fais-leur la surprise de ne pas confondre
le futur du verbe avoir avec le passé du verbe être.

Couche-toi,
lève-toi
et maintenant couche-toi.

Aie l'âge de ce vieux corbeau qui dit: VINGT ANS

CoRRige Tes parentS

Veux-tu avoir à la fois le plus petit et le plus inquiétant livre du monde?
Fais relier les timbres de tes lettres d'amour et pleure,
il y a malgré tout de quoi.

Ta liberté
avec laquelle
tu me fais rire
aux larmes
est TA LIBERTÉ

Tu prends la troisième rue à droite,
puis la première à gauche,
tu arrives sur une place,
tu tournes près du café que tu sais,
tu prends la première rue à gauche,
puis la troisième rue à droite,
tu jettes ta statue par terre et tu restes.

Fais-moi le plaisir
d'entrer et de sortir
sur la pointe
des pieds.


Ne garde pas sur toi ce qui ne blesse pas le bon sens


Paul Éluard
L'Immaculée conception, 1930

mardi 2 octobre 2012

C'est trop facile

C'est trop facile d'entrer aux églises
De déverser toute sa saleté
Face au curé qui dans la lumière grise
Ferme les yeux pour mieux nous pardonner

Tais-toi donc, grand Jacques
Que connais-tu du Bon Dieu
Un cantique, une image
Tu n'en connais rien de mieux

C'est trop facile quand les guerres sont finies
D'aller gueuler que c'était la dernière
Ami bourgeois vous me faites envie
Vous ne voyez donc point vos cimetières?

Tais-toi donc grand Jacques
Laisse-les donc crier
Laisse-les pleurer de joie
Toi qui ne fus même pas soldat

C'est trop facile quand un amour se meurt
Qu'il craque en deux parce qu'on l'a trop plié
D'aller pleurer comme les hommes pleurent
Comme si l'amour durait l'éternité

Tais-toi donc grand Jacques
Que connais-tu de l'amour
Des yeux bleus, des cheveux fous
Tu n'en connais rien du tout

Et dis-toi donc grand Jacques
Dis-le-toi bien souvent
C'est trop facile,
C'est trop facile,
De faire semblant.

Jacques Brel

mercredi 26 septembre 2012

Aube

J'ai embrassé l'aube d'été.
     Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
     La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
     Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.
     Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
     En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.
     Au réveil il était midi.

Rimbaud, Illuminations

dimanche 16 septembre 2012

Love


L’amour est aussi cru que la viande fraîche, aussi
têtu qu’un scarabée sur la piste d’une crotte.
C’est ce chien celte qui en rêve dévora sa propre queue.
Il nous choisit comme un blizzard choisit une montagne.
Sept coups frappés à la porte et tu pries pour ne pas ouvrir.
Le garçon suivit la fille jusqu’à l’école en mangeant
son cœur à chaque pas. Il souhaitait danser
avec elle au bord d’un lac, le vent exhibant l’envers
argenté des feuilles. Le bouquet mouillé de violettes
sauvages qu’il cueillit,
elle le pressait contre son cou.
Elle portait le soleil comme une seconde peau
mais en dessous son sang était noir comme terre.
Sur la tombe de son chien en forêt
Elle demanda au garçon de s’en aller pour toujours.

*

Love is raw as freshly cut meat,
mean as a beetle on the track of dung.
It is the Celtic dog that ate its tail in a dream.
It chooses us as a blizzard chooses a mountain.
It’s seven knocks on the door you pray not to answer.
The boy followed the girl to school eating his heart
with each step. He wished to dance with her
beside a lake, the wind showing the leaves’
silvery undersides. She held the moist bouquet
of wild violets he picked against her neck.
She wore the sun like her skin
but beneath her blood was black as soil.
At the grave of her dog in the woods
she told him to please go away forever.

***

Jim Harrison (né en 1937)

jeudi 13 septembre 2012

Hôtels


La chambre est veuve
Chacun pour soi
Présence neuve
On paye au mois
Le patron doute
Payera-t-on
Je tourne en route
Comme un toton
Le bruit des fiacres
Mon voisin laid
Qui fume un âcre
Tabac anglais
Ô La Vallière
Qui boite et rit
De mes prières
Table de nuit
Et tous ensemble
Dans cet hôtel
Savons la langue
Comme à Babel
Fermons nos Portes
À double tour
Chacun apporte
Son seul amour

Guillaume Apollinaire

lundi 10 septembre 2012

Le terme épars


Si tu cries, le monde se tait: il s'éloigne avec ton propre monde.

Donne toujours plus que tu ne peux reprendre. Et oublie. Telle est la voie sacrée.

Qui convertit l'aiguillon en fleur arrondit l'éclair.

La foudre n'a qu'une maison, elle a plusieurs sentiers. Maison qui s'exhausse, sentiers sans miettes.

Petite pluie réjouit le feuillage et passe sans se nommer. Nous pourrions être des chiens commandés par des serpents, ou taire ce que nous sommes.

Le soir se libère du marteau, l'homme reste enchaîné à son coeur.

L'oiseau sous terre chante le deuil sur la terre.

Vous seules, folles feuilles, remplissez votre vie.

Un brin d'allumette suffit à enflammer la plage où vient mourir un livre. L'arbre de plein vent est solitaire. L'étreinte du vent l'est plus encore.

Comme l'incurieuse vérité serait exsangue s'il n'y avait pas ce brisant de rougeur au loin où ne sont point gravés le doute et le dit du présent. Nous avançons, abandonnant toute parole en nous le promettant.

René Char:  Le Nu perdu et autres poèmes 1964-1975 

vendredi 7 septembre 2012

Chanson à part


Que fais-tu ? De tout.
Que vaux-tu ? Ne sais,
Présages, essais,
Puissance et dégoût…
Que vaux-tu ? Ne sais…
Que veux-tu ? Rien, mais tout.

Que sais-tu ? L’ennui.
Que peux-tu ? Songer.
Songer pour changer
Chaque jour en nuit.
Que sais-tu ? Songer
Pour changer d’ennui.

Que veux-tu ? Mon bien.
Que dois-tu ? Savoir,
Prévoir et pouvoir
Qui ne sert de rien.
Que crains-tu ? Vouloir.
Qui es-tu ? Mais rien !

Où vas-tu ? À mort.
Qu’y faire ? Finir,
Ne plus revenir
Au coquin de sort.
Où vas-tu ? Finir.
Que faire ? Le mort.

***

Paul Valéry (1871-1945)

Source dans ce magnifique site: http://schabrieres.wordpress.com/

jeudi 6 septembre 2012

Le rendez-vous



Forêt profonde...
Il fait si sombre...
J'entends quelqu'un avec moi qui marmotte
et qui fait des gestes,
Quelle est cette ombre?
La pluie qui tombe.
Le vieillard marche tout noir entre les arbres
gigantesques.

L'oiseau s'est tû.
J'ai trop vécu.
C'est la nuit et non plus le jour.
Fille du ciel
La tourterelle
Chante le désespoir et l'amour.

La mer d'Irlande,
Brocéliande,
J'ai quitté la vague et la grève.
La plainte lourde,
La cloche sourde,
Tout cela n'est plus qu'un rêve.

Bois ténébreux,
Temple de Dieu,
Que j'aime votre silence!
Mais c'est plus beau
Quand de nouveau
S'élève ce soupir immense!

Au fond du monde
La foudre gronde,
Tout est menace et mystère.
Mais plein de goût
Du rendez-vous,
Je marche vers le tonnerre!

Paul Claudel 

mercredi 5 septembre 2012

Celle de toujours, toute

Si je vous dis : j'ai tout abandonné 
C
'est qu'elle n'est pas celle de mon corps, 
Je
 ne m'en suis jamais vanté, 
Ce
 n'est pas vrai 
Et
 la brume de fond où je me meus 
Ne
 sait jamais si j'ai passé. 

L
'éventail de sa bouche, le reflet de ses yeux, 
Je
 suis le seul à en parler, 
je
 suis le seul qui soit concerné 
Par
 ce miroir si nul où l'air circule à travers moi 
Et
 l'air a un visage aimant, ton visage, 
A
 toi qui n'as pas de nom et que les autres ignorent, 
La
 mer te dit : sur moi, le ciel te dit : sur moi, 
Les
 astres te devinent, les nuages t'imaginent 
Et
 le sang de la générosité 
Te
 porte avec délices. 
Je
 chante la grande joie de te chanter, 
La
 grande joie de t'avoir ou de ne pas t'avoir, 
La
 candeur de t'attendre, l'innocence de te connaitre, 

O
 toi qui supprimes l'oubli, l'espoir et l'ignorance, 
Qui
 supprimes l'absence et qui me mets au monde, 
Je
 chante pour chanter, je t'aime pour chanter 
Le
 mystère où l'amour me crée et se délivre. 

Tu
 es pure, tu es encore plus pure que moi-même.


Eugène Emile Paul Grindel, dit Paul Eluard