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mardi 10 janvier 2012

A gorge dénouée

Accouplé à la peur
comme Dieu à l’odieux
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre la tête et le corps
comme le crime
entre le cri et la rime
Accouplé à la peur 
comme le cri au crime
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre ma tête et son corps
comme l’égorgeur à la gorge
Accouplé à la peur
comme la boue à la bouche
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre sa tête et mon corps
comme la terreur à l’erreur
Accouplé à la peur
comme le sacré au massacre
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre sa tête et son corps
comme le corbeau
entre le cor et le beau
Accouplé à la peur
comme les larmes
entre mon initiale et ses armes
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre ma tête et mon corps
comme la vie dans le vide
accouplé à la peur
entre la vie et le vide
le cou engendre le couteau
et le Coupeur de têtes
suspendu entre la tête et le corps
éclate de mou rire



Ghérasim Luca (1913–1994)

mardi 3 janvier 2012

Tout doit être réinventé


Si en exécutant cet acte simple :
humer la chevelure de l’aimée
on ne risque pas sa vie
on n’engage pas son destin
du dernier atome de son sang
et de l’astre le plus lointain

si dans ce fragment de seconde
où l’on exécute n’importe quoi
sur le corps de l’aimée
ne se résolvent pas dans leur totalité
nos interrogations, nos inquiétudes
et nos aspirations les plus contradictoires

alors l’amour est en effet
ainsi que le disent les porcs
une opération digestive
de propagation de l’espèce

Pour moi les yeux de l’aimée
sont tout aussi graves et voilés
que n’importe quel astre
et c’est en des années-lumière
qu’on devrait mesurer les radiations
de son regard

On dirait que la relation de causalité
entre les marées
et les phases de la lune
est moins étrange
que cet échange de regards (d’éclairs)
où se donnent rendez-vous
comme dans un bain cosmique
mon destin
et celui de l’univers tout entier

Si j’avance ma main
vers le sein de l’aimée
je ne suis pas étonné
de le voir soudain
couvert de fleurs

ou que tout à coup il fasse nuit
et qu’on m’apporte une lettre cachetée
sous mille enveloppes

Dans ces régions inexplorées
que nous offrent continuellement
l’aimée

l’aimée, le miroir, le rideau
la chaise

j’efface avec volupté
l’œil qui a déjà vu
les lèvres qui ont déjà embrassé
et le cerveau qui a déjà pensé
telles des allumettes
qui ne servent qu’une seule fois

Tout doit être réinventé